La campagne d’un Poilu breton en Artois : d’octobre 1914 à juillet 1915

 

La campagne d’un Poilu breton en Artois : d’octobre 1914 à juillet 1915


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Julien Chopin, de Boistrudan (35), classe 1913, a combattu avec le 50e Rac de Rennes près d’Arras entre octobre 1914 et juillet 1915.

Julien Chopin appartient au second groupe de batteries (quatrième batterie) du 50e Rac, lui-même membre du 10 corps d’armée  (Général Maud'huy), ce régiment est composé de 4 groupes de 12 batteries de canons de 75 , total 48 canons de campagne. Ce Xe corps participe à la défense d’Arras qui se trouve sous la menace des troupes allemandes, dans le cadre de ce qu’on appelle la « course à la mer ».

Mois par mois, voici le déroulement de la campagne de Julien Chopin, selon ses courriers envoyés à ses parents. Parfois, ses lettres sont recoupées avec le JMO (Journal de marche et des opérations) du régiment.

Au cours de cette période, nous passons de la guerre de mouvement à la guerre de position, avec les tranchées. Ce qui n’empêche pas de rudes affrontements par artilleries et infanteries interposées (batailles d’Artois, au nord d’Arras pour gagner les crêtes de Lorette et Vimy et percer le front allemand) et d’Arras, pour défendre puis désserrer l’étau sur la Ville).

Julien Chopin va connaître la première bataille d’Arras (octobre 14), la première bataille d’Artois (décembre 1914) ; la seconde bataille d’Artois (mai-juin 1915).

Octobre 1914 La mort d’un héros

Arrivée près d’Arras, au sud de Mercatel. Selon Julien (lettre écrite le 9 octobre 14), durant les touts premiers jours d’octobre, notamment au sud de la ville. « le feu n’a pas cessé, aussi terrible d’un côté comme de l’autre. L’on ne s’était pas encore battu si longtemps sans arrêt depuis le commencement. Les Allemands qui avaient une très forte artillerie nous ont criblé d’obus jusqu’à hier. Nous avons été forcés de reculer de quelques kms mais après trouvé de bonnes positions, nous les avons encore repoussés et maintenant ils reculent encore devant nous vers le Nord »

Au cours de ces combats acharnés du côté de Beaurains, le commandant, un officier supérieur trouve la mort dans des circonstances tragiques : René Magon de La Ville Huchet. «Notre ancien capitaine, de la Ville-Huchet que papa avait vu à Rennes a été broyé par un obus mardi. Si vous saviez comme il est regretté » écrit Julien toujours le 9 octobre.

Les faits se sont passés le 3 octobre près de Neuville-Vitasse. L’officier tentait de retenir des fantassins qui battaient en retraite, « en débandade » . Selon le Journal des marches et opérations du 50e Rac, «  le commandant de La Ville Huchet se précipite au devant des fantassins affolés qui passaient près des batteries d’artillerie en fuyant et s’efforce de les arrêter en les menaçant de son revolver. Mais il est atteint en même instant par un obus allemand qui le tue sur le coup ».

Dans la nuit du 3 au 4 octobre, poursuit le JMO, « le maréchal des logis Flatrès est allé, en pleine nuit, avec trois canonniers, au sud de Beaurains, entre les lignes d’infanterie française et allemande, au milieu du sifflement des balles, pour essayer de rapporter le corps de cet officier supérieur et ramené l’échelle observatoire de groupe qui était restée près de lui ».

 Quelques semaines avant sa mort, le capitaine de La Ville-Huchet avait été l’auteur de deux actes héroïques au combat.

Le 6 octobre, le deuxième groupe de Julien Chopin cantonne à Dainville «  face au sud-est, au nord de la voie ferrée d’Arras à Doullens dans la briqueterie. Il arrête par son tir l’infanterie ennemie qui essaie de franchir la crête de la côte 103  (JMO)". La côte 103 se situe entre Dainville et Wailly.

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La sucrerie de Dainville, aujourd'hui disparue

Briqueterie ou sucrerie ? Julien Chopin écrit à ses parents, le 13 octobre, qu’il cantonne dans une sucrerie. Mais les deux sont voisines, ce qui peut expliquer cette double appellation.

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La briqueterie de Dainville sur la route d'Arras à Doullens.   

Julien Chopin évoque des combats de nuit. Une attaque allemande nocturne est repoussée (courrier du 13). Il décrit le premier combat aérien qu’il voit. (25 octobre)

Le 20 octobre, le soldat breton écrit « qu’on sent que ça va être plus long que prévu ».

Le soldat chrétien se console avec sa foi. Le 13 octobre, il évoque une « visite du recteur de Dainville, qui confesse des soldats et célèbre une messe répondue par le capitaine de Clerville, commandant la quatrième batterie ». Celui qui a succédé à La Ville-Huchet.

Novembre : première Toussaint en guerre

Le mois de novembre débute pour Julien par une « Toussaint loin de chez nous », avec un « sermon d’un prêtre brancardier aux vêpres ».

Le 3 novembre, Julien explique « qu’il cantonne à 1500m des pièces ». Un conducteur de pièce d’artillerie,  « qui mangeait à coté de moi, a eu la main traversée par un éclat d’obus »

Evénement relaté dans une lettre du 16 novembre : le bombardement par les Allemands de l’église de Dainville au moment des vêpres qui célébraient la fête de la Saint-Martin, saint-patron de la paroisse. Mgr Hobbedey, évêque d’Arras, était présent.

Le froid s’installe et les tranchées s’organisent. Cela n’empêche pas « deux hommes d’être découverts morts de froid dans une tranchée » (lettre du 23 novembre). Le front se stabilise.

Julien dort sur la paille « Comme ça le matin, nous n’avons pas à chercher notre pantalon ». . Il garde son optimisme : « nous sommes toujours en route pour Berlin ».

Des obus au réveillon 1914

Décembre. Les premiers jours de décembre semblent «tranquilles ». « Quelques coups de canon de 75 le jour et du 155 la nuit qui fait tout trembler et nous empêche de ronfler ».

Le 10 décembre, des aéros allemands laissent tomber des papiers de propagande.

Le 24 décembre, « une pluie d’obus pendant le réveillon, le dimanche de Noël est assez tranquille.

Dans sa lettre du 30 décembre, Julien évoque une forte attaque à gauche d’Arras et voit défiler « des pauvres fantassins » de retour du front.

Pas de trêve du Nouvel An 1915

Janvier 1915. Dans sa lettre du 5 janvier 1915, Julien évoque « un bombardement des pièces d’artillerie par les Boches : 50 obus de 220, ce qui amène à creuser de nouvelles tranchées et des passages souterrains ».

Dans son courrier du 7, Julien parle d’un drame chez les civils. Un groupe a reçu des obus. « Trois hommes blessés, un petit gars de 11 ans tué.. Ces gens étaient revenus chez eux après avoir fui les combats ».

Courrier du 16 janvier : « ca chauffe du côté de Blangy »

Les bombardements font des dégats. « La charcuterie de Dainville détruite par les obus, la charcutière est en pleurs » (lettre du 19 janvier). La neige fait son apparition. Un bombardement tue trois artilleurs (lettre du 25 janvier)

La chance existe. Une bombe tombe sur la maison des officiers en leur absence (lettre du 27 janvier).

Février 1914 : Ca chauffe à gauche d’Arras

Bombardement de Berneville, QG du 10ème CA  avec des tués (lettre du 6 février).

Dans une lettre du 21 février, Julien raconte que les Allemands, faute d’avoir pu entrer dans Arras, bombardent sans relâche la ville chaque jour « et n’en laissent quasiment que des ruines ».

Lettre du 25 : ça chauffe encore à gauche d’Arras (la bataille des crêtes au nord d’Arras, autour de Lorette et Vimy).

Un lieutenant tué d’un éclat d’obus dans la tête (lettre du 27 février).

Mars : changements de secteur

Mars. Le second groupe et la quatrième batterie du 50 RAC quittent début mars Dainville pour Anzin-Saint-Aubin, au nord d’Arras, « plus près des boches, à 30 m des tranchées. Nous cantonnons dans une huilerie près d’une rivière » (la Scarpe).

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Le moulin à huile près de la rivière Scarpe d'Anzin Saint Aubin
Moulin à huile jusqu'à la deuxième guerre mondiale, il appartient
aujourd'hui à M. Rohart (Pisciculture et cressonnière)

Julien Chopin devient téléphoniste (à cheval). Il fait le lien téléphonique entre son capitaine et les pièces d’artillerie.

Curieuse messe à l’église d’Anzin : les uns prient tandis que les autres ronflent (fantassins allongés sur de la paille dans les bas-côtés (lettre du 14 mars)

Les « bombardements boches sont intenses » (lettre du 16 mars).

Le 22 mars, annonce d’un nouveau changement de secteur , à Basseux, sud d’Arras, « en pleine campagne, au bord d’une vallée profonde », mais « aussi près des Boches ».

Les soldats bivouaquent dans une ancienne maison, dite Gastineau, maison « brûlée ». Julien s’y plait dans cette maison Gastineau dont il ne reste plus rien aujourd’hui. Les quelques ruines subsistantes ont définitivement été enlevées il y a deux ans, m’assure un habitant du secteur.

Avril. Premières Pâques en guerre…

Julien arrive de confesse (lettre du 5 avril), assiste à la grand messe du lundi de Pâques à Basseux. La messe du dimanche de Pâques a, elle, eu lieu dans la baraque des sous-officiers et « nous avons été 12 à communier ».

La pluie, la boue rendent les conditions de vie difficiles.

Déménagement à 500 m, à Bailleulval (lettre du 10 avril).

Julien annonce à ses parents qu’il a répondu la messe (lettre du 11 avril) et « qu’il s’en est tiré ». Il dort dans une cabane avec des servants. « Il y a beaucoup de troupes à Bailleul Val » et Julien regrette Dainville où c’était « la belle vie » lettre du 14 avril.

Evénement dans la vie des soldats, l’arrivée d’un ballon qui permet des parties de foot acharnées sur un terrain aménagé par les Poilus (lettre du 16 avril).

Combats aériens (lettre du 18 avril).

Changements de tenue des artilleurs avec des couleurs moins voyantes (lettre du 23 avril).

Julien évoque des « gaz asphyxiants » dans le nord (lettre du 24).

« Il y aura beaucoup de manquants après la guerre » (lettre du 24).

« Un aviateur Gilbert a fait trois boucles sur les tranchées allemandes » lettre du 29 avril.

Mai, les chaleurs arrivent…

« Ici, tout est vert malgré la tourmente : herbe, vieux trèfle, tout pousse ».

A 200 m des lignes boches, Julien entend des airs de violon (lettre du 10 mai). Ca semble chauffer pour de bon du côté d’Arras (lettre du 8 mai). « L’attaque à gauche a réussi, on aurait fait des prisonniers » (lettre du 10 mai).

Il évoque là l’offensive d’Artois lancée le 9 mai 1915 pour tenter de percer le front allemand et qui aboutit à la prise de Vimy notamment par une division marocaine.

« Rudes combats à gauche » (lettre du 16 mai).

Triste épisode rapporté dans sa lettre du 17 mai : «  un sapeur du génie quitte la tranchée pour courir vers les Boches afin de se rendre. Il est abattu par ses camarades ».

Equipement de masques préservateurs contre les gaz (lettre du 18 mai).

« A gauche, ça barde » (lettre du 19 mai).

Départ de Bailleulval (lettre du 21 mai) et cantonnement à Agnès-les-Dhuisans (lettre du 22 mai) : « L’Angélus vient de sonner. Y a-t-il du temps qu’on avait entendu une cloche ! ».

Retour à Anzin-Saint-Aubin (lettre du 25 mai 1915). « Le cimetière s’est agrandi »

« Un dirigeable au dessus de nous, une première » (lettre du 27 mai).

Un dimanche apocalyptique (lettre du 31 mai) : bombardements comme de « vrais tremblements de terre, attaque des tranchées boches, prises puis abandonnées »

Juin : la bataille fait rage

Julien Chopin est promu brigadier début juin.

Accident de batterie dans la cinquième batterie. « L’éclatement d’une pièce provoque la mort de deux hommes, un tireur et un pointeur, complètement hachés ». (lettre du 6 juin).

« Les Boches tienennt la crête de Thèlus » (lettre du 7 juin). Julien rassure ses parents qui savent qu’il est dans une zone dangereuse. Il est à 1500 m des lignes allemandes « sur une crête au bord de la route de Lille »

« La pluie adoucit les Boches comme la terre » (lettre du 11 juin).

« Une grosse attaque française » lettre du 16 juin. Julien fait allusion à l’attaque du général d’Urbal qui lance ses 20 divisions à l’assaut du front allemand, toujours au nord d’Arras. Stoppée au bout de 2 jours. Bilan, après 40 jours de combats : trois km gagnés, reprise de ND de Lorette, mais perte de 102 000 hommes.

« Le spectacle épouvantable du champ de bataille : trous de marmite, morts restés sur le terrain » lettre du 14 juin.

Lignes reprises par les Allemands « faute de munitions, et du commandement qui bien souvent laisse à désirer dans notre coin » lettre du 18 juin.

Attaque allemande aux gaz (lettre du 20 juinj).

Bombardement d’Anzin (lettre du 25 juin).

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L'église d'Anzin Saint Aubin bombardée en 1915

« Un 210 sur notre cave » : lettre du 26. Huit tués dont des civils, une famille décimée, il ne reste que le père.

Un service à l’église d’Agnez pour les tués (lettre du 29 juin).

Juillet : dernier mois en Artois.

Cantonnement à Agnez.

Bombardement d’Arras (lettre du 2 juillet).

Une belle messe chantée à Agnez le dimanche (lettre du 4 juillet).

Nouvelle position entre Saint-Eloi et Ecurie (lettre du 7 juillet)

« on construit des abris comme si on partait pour une guerre de cent ans » lettre du 8 juillet.

Une « dégelée » de 75 sur les lignes boches (lettre du 18 juillet 1915).

22 juillet, annonce du départ vers une autre destination qui sera l’Argonne après une étape à Frévent.

Après la campagne d'Artois d'octobre 1914 à juillet 1915, Julien Chopin et son régiment vont participer en 1915 aux opérations en Argonne, en 1916 à la bataille de Verdun, en 1917 aux opérations dans la Marne, en 1918 aux opérations dans la Somme, l'Aisne et à la deuxième bataille de la Marne, Julien sera démobilisé en 1919. 

Sources et remerciements :  

- Synthèse des notes de Julien Chopin, établie par Eric Chopin, le 22 septembre 2013 à Rennes.

-Le club d'histoire locale de Dainville.

- Anzin St. Aubin "Du temps des laboureurs au temps des Rurbains" de Marc Loison.

- 1914-1918 - Le Pas de Calais en guerre.

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